Quand une petite demande devient la goutte de trop
Il suffit parfois d’un message.
D’une demande supplémentaire. D’une remarque qui, à un autre moment, aurait à peine retenu notre attention.
Mais cette fois, les larmes montent. Le ton devient sec. On se ferme, on s’agace, on voudrait que plus personne ne nous demande rien.
Et presque aussitôt, on se juge.
« Pourquoi est-ce que je réagis comme ça ? »
« Je devrais pourtant savoir gérer. »
« Ce n’est quand même pas si grave. »
Cette expérience est familière à beaucoup de personnes.
À celles qui accompagnent, soignent ou enseignent. Aux cadres qui soutiennent leurs équipes tout en répondant aux exigences de leur organisation. Aux parents, aux proches aidants, et à toutes celles et ceux qui essaient de faire au mieux dans plusieurs domaines de leur vie à la fois.
Nous savons parfois très bien accueillir ce que vivent les autres. Mais lorsqu’il s’agit de nous, nous cherchons surtout à reprendre le contrôle pour pouvoir continuer.
Et si nous regardions ce qui se passe autrement ?
Ce qui déborde aujourd’hui n’a pas forcément commencé aujourd’hui
Imaginons une journée ordinaire.
Avant même d’arriver au travail, une préoccupation familiale occupe déjà une partie de nos pensées. Un collègue est absent : il faudra s’adapter. Une personne accompagnée va mal : nous prenons le temps de l’écouter. Une décision tombe, avec laquelle nous ne sommes pas à l’aise, mais qu’il faut appliquer.
Entre deux rendez-vous, un message nous contrarie. Nous n’avons pas le temps de nous y arrêter. Nous mangeons rapidement, nous répondons à une sollicitation supplémentaire et nous repoussons encore ce que nous avions prévu pour nous.
Rien de tout cela ne semble, pris séparément, justifier de « craquer ».
Pourtant, en fin de journée, une question banale devient la demande de trop.
Nous cherchons alors une explication dans cette dernière interaction : pourquoi cette phrase nous a-t-elle autant touchés ? Pourquoi avons-nous répondu ainsi ?
Mais pour comprendre notre réaction, il faut parfois regarder au-delà de ce dernier moment.
Tout au long de la journée, nous avons peut-être ressenti de l’inquiétude, de la frustration, de l’impuissance, de la peine. Nous avons aussi mobilisé de l’attention pour rester disponibles, ajuster nos paroles, contenir nos réactions et poursuivre ce qui devait être fait.
Ce travail intérieur passe souvent inaperçu. Parfois même à nos propres yeux.
Dire « ce n’est rien » peut aider à traverser un moment. Mais cela ne signifie pas que ce moment ne nous a rien demandé.
La question change alors. Au lieu de se demander seulement « Pourquoi ai-je réagi si fort ? », nous pouvons nous demander :
« Qu’est-ce que j’avais déjà traversé avant d’en arriver là ? «
Notre réaction devient plus compréhensible. Nous pouvons en prendre la responsabilité sans nous réduire à elle.
Ce qui s’accumule sans toujours se voir
Ce ne sont pas seulement les tâches qui fatiguent. C’est aussi tout ce que nous avons dû ressentir, ajuster, contenir ou laisser de côté pour pouvoir les accomplir.
Ce qui demande de l’énergie
S’adapter à l’imprévu. Répondre à des demandes successives. Prendre des décisions. Organiser, anticiper, rattraper. Continuer alors que la récupération n’a pas eu lieu.
Ce qui touche émotionnellement
L’inquiétude pour quelqu’un. La frustration de ne pas pouvoir agir comme on le voudrait. L’impuissance. La peine, la colère ou le sentiment d’injustice. Le fait de devoir rester disponible alors que quelque chose nous traverse.
Ce que nous retenons pour continuer
Ne pas répondre comme on le ressent. Choisir ses mots. Rassurer. Contenir une émotion. Repousser à plus tard ce qui nous concerne.
Nous disons parfois « je suis stressé·e », alors qu’il y a aussi la peur de décevoir, la colère face à une situation que nous trouvons injuste, la tristesse d’une déception ou le sentiment de ne plus avoir de choix.
Le stress et les émotions ne sont pas deux sujets séparés.
Quand beaucoup de choses nous touchent en même temps, il devient plus difficile de savoir ce que nous ressentons exactement, de prendre du recul ou de trouver les mots justes.
La tension peut alors augmenter.
Nous récupérons moins bien. La fatigue s’installe. Et lorsqu’on est déjà fatigué·e et sous pression, un imprévu, une remarque ou une décision demandent davantage d’efforts qu’hier.
À cette boucle s’ajoute parfois une exigence supplémentaire : celle de ne pas la laisser voir.
« Avec mon expérience, je devrais savoir faire. »
« Je suis là pour soutenir mon équipe. »
« Les autres ont déjà assez de problèmes. »
Nous nous demandons alors d’être à la fois éprouvés et parfaitement disponibles. Fatigués et patients. Inquiets et rassurants.
Dans les métiers de l’accompagnement et les fonctions d’encadrement, cette contradiction peut être particulièrement forte.
Notre capacité à être présent·e pour les autres fait partie de notre rôle. Nous risquons donc de vivre nos propres limites comme une faute professionnelle ou un manque de compétence.
Pourtant, savoir accompagner ne dispense pas d’avoir besoin de soutien.
Comprendre les émotions n’empêche pas d’en être traversé·e.
Le stress ne dit pas que nous manquons de solidité
Lorsque la fatigue, les sollicitations et les émotions s’accumulent, notre capacité à prendre du recul, à choisir nos réponses ou à poser une limite peut se réduire.
Ce n’est pas forcément le signe que nous sommes fragiles ou incapables de gérer. C’est souvent le signe que quelque chose, en nous ou autour de nous, demande à être regardé.
Comprendre ce qui se passe ne consiste pas à excuser toutes nos réactions. Cela permet plutôt de ne pas nous réduire à elles. Une parole trop sèche, des larmes inattendues ou l’envie de fuir une demande ne racontent pas toute notre histoire. Elles peuvent aussi nous indiquer que nous avons dépassé, depuis quelque temps déjà, ce que nous pouvions absorber seuls.
Les risques psychosociaux apparaissent rarement de façon isolée. Une surcharge, une pression temporelle élevée, le manque de contrôle, le soutien insuffisant, les conflits de rôle ou l’obligation de masquer ses émotions peuvent peser sur la santé psychique.
Prendre soin de soi ne signifie donc pas s’adapter seul·e à une situation qui demanderait aussi à être discutée, clarifiée ou transformée.
La question n’est alors pas seulement : « Pourquoi ai-je réagi comme ça ? » Elle devient :
« Qu’est-ce que cette réaction essaie peut-être de me dire ? »
Avant de chercher à tenir davantage
Quand une émotion nous dérange, notre premier souhait est souvent qu’elle disparaisse. C’est compréhensible. Personne n’a envie d’avoir une boule dans la gorge ou de ressentir de la colère avant une réunion importante.
Mais chercher uniquement à faire redescendre l’émotion peut faire manquer une question utile.
Une irritation répétée peut inviter à regarder ces demandes auxquelles nous disons oui alors que nous n’avons plus de disponibilité. Une inquiétude peut aider à préciser ce qui manque : une information, un cadre, un soutien. Une tristesse peut faire reconnaître une déception que nous nous sommes peu autorisé·e à vivre.
Il n’existe pas de dictionnaire universel dans lequel chaque émotion correspondrait à un besoin précis. Ce qui compte, c’est de pouvoir explorer ce qui se passe pour soi, avec curiosité.
Avant de chercher une nouvelle méthode ou une solution rapide, il peut être utile de s’arrêter quelques instants :
- Qu’est-ce qui m’a demandé le plus d’énergie aujourd’hui ?
- Qu’ai-je ressenti sans avoir eu l’espace de m’y arrêter ?
- Qu’est-ce que j’ai contenu, repoussé ou fait passer après le reste ?
- De quoi aurais-je besoin, concrètement, pour retrouver un peu de capacité de choix ?
Il ne s’agit pas de tout régler en une soirée. Il s’agit de recommencer à distinguer ce qui nous pèse, ce sur quoi nous pouvons agir et ce qui mérite peut-être d’être partagé, accompagné ou réorganisé.
Prenons une situation simple.
Un collègue demande un service. Nous acceptons, puis nous lui en voulons. Nous pourrions nous reprocher notre agacement et essayer de devenir plus patient·e. Nous pouvons aussi prendre un instant pour nous demander :
« Avais-je réellement la place de dire oui ? Qu’est-ce qui m’a empêché de le dire ? De quoi ai-je besoin pour répondre autrement la prochaine fois ? »
Nous découvrons peut-être une peur de décevoir. L’idée qu’être fiable signifierait être toujours disponible. Ou bien que, dans notre environnement, refuser une demande est réellement difficile.
Selon la situation, il peut s’agir de poser une limite, de clarifier des priorités, de demander de l’aide ou d’ouvrir une discussion sur l’organisation du travail.
Se comprendre ne signifie pas s’isoler
Tout ne se résout pas en travaillant mieux sur soi. Certaines tensions viennent aussi d’un rythme, d’une organisation, d’un manque de soutien, d’un rôle devenu trop flou ou d’attentes qui ne cessent de s’ajouter.
Prendre soin de son équilibre n’empêche donc pas de questionner son environnement. Au contraire : mieux comprendre ce qui nous atteint peut aider à formuler un besoin, demander du soutien, poser une limite ou ouvrir une conversation qui n’avait pas encore eu lieu.
La prévention ne peut pas reposer uniquement sur l’individu. L’Organisation mondiale de la Santé recommande aussi d’agir sur les conditions et l’organisation du travail, notamment lorsque les charges sont excessives, les rôles flous ou le soutien insuffisant.
Pour les personnes qui s’interrogent sur ce qu’une organisation peut faire, Balthasar propose aussi une page dédiée aux risques psychosociaux en entreprise.
Prendre un temps pour comprendre et expérimenter
Parfois, lire permet de mettre un premier mot sur ce qui se passe. Mais il peut être difficile de prendre seul·e le temps de regarder ce qui s’accumule, de le relier à sa réalité et d’essayer autre chose.
C’est dans cet esprit que Balthasar propose l’atelier Gestion du stress et de ses émotions.
Pendant deux soirées, les apports, les exercices, les échanges et les temps de respiration alternent dans un petit groupe. Il ne s’agit pas d’ajouter une méthode de plus à appliquer parfaitement. Il s’agit de prendre un temps pour soi, avec sérieux et simplicité, afin de mieux comprendre ce qui nourrit le stress et d’expérimenter des repères concrets adaptés à sa réalité.
Que vous accompagniez des personnes, dirigiez une équipe ou ayez simplement le sentiment de beaucoup porter dans votre vie, cet espace est pour vous.
Parce qu’au milieu de toutes les personnes dont vous prenez soin, vous avez vous aussi besoin d’une place.

Quand deux soirées ne suffisent pas à créer l’espace nécessaire
Pour celles et ceux qui ressentent le besoin de sortir plus durablement de leur rythme habituel, Balthasar propose aussi une immersion en petit groupe à La Plage, sur la Costa del Sol, à proximité de Nerja.
Trois nuits pour prendre le temps de comprendre ce qui se joue, explorer autrement la gestion du stress et des émotions, et laisser davantage de place au repos, aux échanges et à l’expérience.

Questions fréquentes sur la gestion du stress et de ses émotions

Un repère, pas un diagnostic
Cet article propose des pistes de compréhension. Il ne permet pas de poser un diagnostic médical. Si l’épuisement, l’anxiété, la tristesse, les troubles du sommeil ou la perte d’élan s’installent durablement, il est important d’en parler à un·e professionnel·le de santé.
Vous pouvez aussi utiliser les outils gratuits de repérage du programme Bye Bye Burnout. Ils sont confidentiels et non médicaux. Pour les organisations qui souhaitent agir sur les causes liées au travail, découvrez notre page dédiée aux risques psychosociaux en entreprise.
Pour aller plus loin
SECO, Risques psychosociaux au travail
Organisation mondiale de la Santé, Santé mentale au travail
Thierry et Véronique Balthasar accompagnent depuis plus de 25 ans des personnes, des équipes et des organisations confrontées aux enjeux de l’accompagnement humain, du stress et de l’épuisement.

